Par Kaloun
Inuit dans le jardin du bien et du malt
Scottish way(sky) of life

Pagayer autour d’une île 8 jours durant dont 6 très ensoleillés, 1 variable avec éclaircies, une seule journée pluvieuse avec un vent d’est à sud-est permanent, soutenu voire fort, pourrait évoquer une randonnée kayak en méditerranée, autour de l’île de Malte par exemple.
En réalité, nous sommes en Écosse autour de l’île du malt, Islay (prononcer aïla) la plus méridionale de l’archipel des Hébrides intérieures. 9 distilleries y sont en activité.

2 nordistes, 2 bretons : Sébastien (Seb) de Gravelines, Guillaume d’Amiens, Thierry de Carantec et moi, Kaloun de Santec.
Partis de Calais pour les uns, embarqués à Roscoff pour les autres, nous convergeons vers Nottingham, lieu de fabrication des kayaks Valley où Jason met à notre disposition 4 embarcations : 1 Aquanaut, 2 Nordkapp LV et 1 Etain, dernier né de la marque.
8 heures de route nous attendent avant de rejoindre le hameau de Kennacraig dans la péninsule du Kintyre.

Ça va faire malt !

Après une nuit sous la tente à Musdale, nous rejoignons, le samedi matin 30 avril 2011, l’embarcadère de Kennacraig où le chargement des kayaks s’avère laborieux. Il faut faire rentrer dans les caissons : vêtements, tentes, duvets, matériels divers, pharmacie…Et huit jours de vivres en plus de l’eau. Tout cela pèse bien lourd sur nos petits chariots démontables, très utiles pour atteindre le garage du ferry, compagnie Caledonian Mac Brayne, qui nous achemine à Islay.
Tarif piéton pour les kayakistes et leurs embarcations, nous apprécions. Qui a dit que l’écossais est près de ses sous ?

Sophie, française résidant à Aberdeen, Alan, son compagnon écossais, nous rejoignent avec leurs kayaks sur le port. Nous naviguerons de concert pendant 2 jours avant qu’ils ne rejoignent le continent.

2 heures de traversée sur le pont ensoleillé du ferry à regarder défiler les rives verdoyantes du loch Tarbert, plantées de sapins et quasiment vierges d’habitations, nous familiarisent avec les paysages.
A la sortie du loch le vent forcit, la mer moutonne sans être particulièrement formée. On nous annonce 48 noeuds lorsque nous débarquons à port Askaig, départ de notre circumnavigation.
Le minuscule port de pêche est un abri idéal pour se changer, manger un morceau et discuter avec Dave, le responsable du club local de kayak, venu nous saluer.
Un courant violent, sud-nord, balaie la passe étroite, le sound, entre Islay et Jura dominée par les 3 « paps » dont le plus haut culmine à 785 mètres.

A Cladach, fête comme chez vous !

Nonobstant les éléments contraires, nous décidons de rallier le gîte de Cladach à 10km au sud. Sous le regard dubitatif de quelques autochtones, nos kayaks subissent les vagues courtes, le vent et le courant dès la sortie de notre havre de paix. Nous ne sommes pas restés secs très longtemps.
Sophie et Alan ont, sagement, préféré attendre une éventuelle accalmie avant de s’élancer.
La solution pour avancer est de faire du rase cailloux en profitant des contre-courants, ce que font mes camarades qui me dépassent alors que je mouline furieusement dans le bouillon.

Edifié au pied des collines verdoyantes, les marylins, allusion aux formes généreuses de Marylin Monroe, le gîte de Cladach, minuscule construction en pierre au bord de l’eau nous voit débarquer vers 16h. Il a été construit à l’initiative des parents d’un jeune homme amoureux de la nature, victime d’un accident mortel d’escalade, il est géré par le Mountain Bothy Association (MBA).
4 lits superposés, un coin cuisine sans eau courante, une cheminée suffisent largement à notre bien être. Un récupérateur d’eau de pluie et une source d’eau douce filtrée à la tourbe à l’autre extrémité de la plage ajouteront à notre confort.

C’est une soirée spéciale qui s’annonce : premiers coups de pagaies en Ecosse mais surtout célébration du demi siècle de Thierry.
Alan et Sophie nous ont rejoints. Le feu, alimenté par la tourbe, crépite dans la cheminée, Ambiance rustique et chaleureuse. C’est un vrai anniversaire avec gâteau, bougies, et cadeaux, le tout magnifié par un Gevrey Chambertin siroté à la lueur des frontales.
Nous nous caserons à 6 pour dormir dans le refuge, bercés par un adagio de ronflements en mode majeur, joué par 2 talentueux solistes qui préfèrent rester anonymes.

Méga Faune

En ce dimanche ensoleillé du 1er mai, l’absence de vent nous permet de (petit) déjeuner dehors avant de continuer notre progression vers le sud. Eole reprendra son souffle en fin de matinée et s’affaissera en soirée.
Le majestueux phare blanc de Mac Arthur head se dresse au bord d’un haut promontoire rocheux tandis que nous descendons vers Ardmore point avant de bifurquer à l’ouest.
Les falaises accores s’estompent, nous progressons à l’abri entre la côte et et une multitude d’îles formant une sorte de lagon. Eau transparente, fonds sableux, nous jouons à cache cache entre les rochers tout en admirant une faune incroyable : phoques, loutres, eiders, cygnes, guillemots, huitriers pie,macareux, courlis, hérons….Les moutons paissant au bord de l’eau nous observent d’un air méfiant. Nous apercevons l’Irlande du nord à, seulement, 26 kilomètres.
Les bâtiments blancs de la distillerie d’Ardbeg aux cheminées en forme de pagodes, fermés en ce jour de fête du travail, apparaissent. Notre bivouac se situera à proximité au fond d’une petite anse où frétillent des saumons que Seb ne parviendra pas à pêcher. L’endroit est enchanteur, nous apercevons des biches humant l’air du soir au bord de l’eau.
Dave, que nous avons vu la veille, vient nous rendre visite porteur d’une bouteille « Black Bottle », mélange de différents whiskies d’Islay, que nous apprécierons autour d’un feu sur la plage.

Il n’y a pas de malt à se faire du bien

3 ème jour de navigation, nous sommes levés de bonne heure, de bonheur aussi, toujours sous le soleil qu’un vent frais empêche de nous réchauffer. Quelques tiques ont élu domicile sur le corps de Guillaume qui doit jouer de la pince à épiler pour les extraire, elles foisonnent dans les fougères et peuvent occasionner, au pire des cas, des atteintes cardiaques et cérébrales. Drame à tiques !
Un quart d’heure de pagaie nous mène à l’embarcadère de la distillerie où Jackie Thompson, nous accueille puis nous fait une visite personnalisée d’Ardbeg pleine de passion et d’enthousiasme contagieux, nous sommes dans le saint des saints. La dégustation modérée de deux produits finis, 12 et 18 ans d’âge, nous transportera dans un état d’ « ivreté », plus près de la sobriété que de l’ivresse, il suffit de savoir doser, seul le plaisir nous guide !
Après avoir signé le livre d’or, une bouteille de « Corryvreckan », terrible tourbillon au nord de Jura, nous est offerte. C’est débordant de nouvelles connaissances sur la fabrication du Whisky que nous quittons ce lieu magnifique. Merci Jackie !
Les énormes lettres noires, identifiant chaque distillerie du bord de mer, se détachent sur les murs blancs de leurs bâtiments. Nous glissons devant Lagavullin toute proche puis faisons une halte à Laphroaig, la mythique, où nous déclinons la visite. Un soupçon de breuvage au goût fumé nous sera offert avant notre pique nique puis un café pour reprendre notre navigation.

A regrets nous laissons Sophie et Alan à Port ELLEN dont la distillerie est équipée d’une malterie qui fournit en orge les autres distilleries d’Islay et celle de Jura. Elle ne produit plus de whisky depuis 1984.

Un mot sur les distilleries de l’île qui, à l’initiative de celle de Bruichladdich, projettent de transformer les tonnes de déchets, issues de la fabrication du Whisky, en méthane et ainsi générer une grande partie de l’énergie consommée sur l’île (courrier international n°1007, 18 mai 2011). Le biogaz ainsi produit, ajouté aux hydroliennes et la centrale houlo-motrice déjà installées sur les côtes, ferait de Islay la région la plus verte du Royaume Uni.

C’est à 4, désormais, que nous contournons le mull of Oa dont les hautes falaises ne laissent aucune possibilité de débarquer. Des moutons broutent sur des pentes insensées. Nos kayaks alourdis surfent poussivement jusqu’à l’entrée très large du loch Indall qui coupe quasiment l’île en deux. Je regarde d’un air goguenard Thierry et Seb mettre leurs lignes à l’eau. En un quart d’heure ils ont ramené 8 lieus de belle taille, je me fais discret.
Les dunes de kintra nous offrent un endroit privilégié où planter les tentes. En réalité c’est un camping à la ferme mais, hormis les douches unanimement appréciées, nous avons la sensation d’un bivouac sauvage au bord d’une plage immense.
Notre collecte de bois flotté permet à Seb, fier de sa pêche, de griller le poisson et nous réchauffer, la température baisse sensiblement le soir.

Phare ouest , hébrides abattues

Le vent a secoué les tentes durant cette nuit très fraiche. Au lever Guillaume compte les tiques qui, on le plaint, semblent se concentrer sur sa seule personne. Problème à tiques !
La traversée du large loch en direction des rhinns of Islay se fait à grande vitesse, poussés par le vent et les vagues nous surfons vers l’ouest jusqu’aux abords de rhinns point où la mer se creuse encore et déferle sur nos bateaux.
Nous déboulons dans la passe étroite entre la côte et l’ile Orsay dominée par un grand phare construit en 1825 par la famille Stevenson, puis tout s ‘apaise en vue des maison de Portnahaven. Cette brutale transition provoque un moment de félicité indicible, d’extase en regardant alentour : fonds de sable blanc, eau limpide, lumière sublime et les phoques, nombreux, qui viennent aux nouvelles. Les maisons blanches du village, bien rangées derrière le petit port nous invitent à la visite. Une petite église, un pub, un magasin-bureau de poste, une minuscule épicerie, tout est calme, le temps semble suspendu dans cet endroit du bout du monde.
Le jeune épicier nous apprend la mort de Ben Laden en nous montrant la une de son journal, il nous raconte par le menu le déroulement des opérations.
Après une soupe à l’oignon avalée sur la plage en écoutant la complainte étrange des phoques gris se prélassant sur les rochers du port, nous reprenons la mer.

C’est un tapis roulant, le courant, qui nous amène aux french rocks, récifs fatals à une escadre française en 1860. En face, sur la côte, se trouve la ferme à vague qui utilise la puissance de la houle pour actionner une turbine productrice d’électricité.
Toujours au surf, nous remontons vers le nord en longeant cette magnifique et redoutée côte ouest exposée aux mouvements de l’Atlantique. Ballet incessant des fous de bassan en pêche, fulmars fonçant au ras de l’eau, kayaks descendant la vague pour rattraper la précédente… c’est une belle journée où nous avalerons 42 kilomètres (23 milles).

Sitôt dépassé les plages à surfer, Machir bay et Saligo bay, les falaises entre An Clachan et Ton Mhor s’éclairent d’une magnifique lumière de fin d’après midi. Des petits pingouins, par dizaines, sautent de leur promontoire rocheux, rebondissent sur l’eau venant parfois toucher les kayaks, c’est un spectacle étonnant.
Imposantes roches noires basaltiques encadrant de petites plages sablonneuses, nous voilà à Sanaigmore en ce début de soirée. Nous en avons terminé avec la côte ouest et apercevons l’île de Colonsay plus au nord.
Un carré d’herbe le long de la plage est propice à notre installation. Repas autour de notre rituel feu et discussion sur la suite des événements, Colonsay qui nous tend les bras à 10 milles ne sera pas au programme comme initialement prévu, les corps sont fatigués, la lassitude se lit sur les visages. Ce sera mon seul regret.

Loch à terre

Au matin du 5ème jour, Thierry, malgré ses recherches, ne trouve pas sa VHF portable utilisée hier soir, force est de constater sa disparition. Nous nous perdons en conjectures : Vol, perte, oubli ? Aujourd’hui encore le mystère reste entier.
Sur la plage, alors que nous embarquons, une promeneuse originaire de Glasgow vient à notre rencontre, parle de la dangerosité des plages de la côte ouest et annonce de la pluie pour le lendemain, en effet le baromètre de ma montre est à la baisse. En s’éloignant elle rajoute que nous sommes « very lucky » d’avoir autant de soleil.

Aujourd’hui ce sera « randonnette » en ce qui concerne la distance parcourue, 15 km jusqu’au loch Gruinart où un vent de sud, force 6, nous cueille pleine face dès l’entrée. A marée basse nous slalomons entre les bancs de sable de cette réserve ornithologique très riche, stoppons à Ardnave à l’abri de ruines où nous déjeunons.
La décision est prise de planter les tentes sur le site. Une ferme isolée à 20 mn de marche, nous fournira, en échange d’une bouteille de rouge, l’eau potable qui vient à manquer. Robert, le fermier francophone, passera plus tard s’assurer que nous sommes bien installés et ne manquons de rien.
La marée montante commence à recouvrir les bancs de sable, nous offrant un camaïeu de bleu magnifique vu du sommet des dunes. Le vent souffle en rafales, il y a plus de moutons sur l’eau que dans les pâturages. Nous rentrons ivres d’air marin après notre marche sur le sentier côtier puis
dînons à l’abri d’un pan de mur en pierres sous un ciel menaçant, le baromètre descend toujours.

Averses et contre tout

Cette nuit j’ai entendu le sifflement du vent et le staccato des gouttes de pluie sur la toile de tente, nous prenons rapidement notre petit déjeuner entre deux averses dans une ambiance de grisaille qui n’enlève rien au charme de l’endroit.
La sortie du loch se fait vent de travers à 6 Beaufort, la mer est plate, puis nous naviguons vers l’est à l’abri de la côte.
Univers minéral, granit et basalte, grottes, arches, aiguilles rocheuses, le paysage est somptueux malgré le ciel plombé et les averses. La mer s ‘avance dans des saignées rocheuses, nous nous faufilons dans un dédale de récifs, des moutons à l’abri d’une grotte nous regardent passer silencieusement, il ne manque que le divin enfant et les rois mages.
Une magnifique plage de sable, surmontée d’un plateau herbeux et de la falaise, apparaît juste avant la pointe de Rhuvaal ou se dresse un grand phare blanc.
C’est à l’entrée du sound, alors que nous embouquons le détroit entre Islay et Jura, que les éléments se déchainent. Vent et courant contraires, nous progressons laborieusement au plus près de la côte vers la distillerie de Bunnahabain où malgré notre arrivée inopinée, Lilian, responsable commerciale, organise une visite personnalisée, met douches et toilettes à notre disposition ainsi que la pelouse impeccable de cette vénérable institution pour y planter les tentes.
La pluie ne cesse pas, Lilian nous conduit à Bowmore, la capitale dont on dit que l’église de forme circulaire empêche le diable de se dissimuler dans les coins. Dans un pub, nous savourons une Guinness et un bon repas écossais. Au retour, en taxi, nous monterons les tentes à la lueur des frontales.

Île Jura, mais un peu tard….

Au lendemain de cette journée pluvieuse, le soleil brille à nouveau. Le courant impressionnant du jusant s’engouffre dans l’entonnoir du sound et nous porte devant la distillerie de Caol Ila toute proche. De nos kayaks nous pouvons admirer leurs grands alambics cuivrés à travers les énormes baie vitrées s’ouvrant sur la mer.
Nous faisons un bac d’un mille pour fouler le sol de Jura, les kayaks dansent dans le clapot généré par les forces contraires du vent et du courant, le retour nous mène à Port Askaig. Le tour D’Islay est accompli. C’est le moment de quitter Seb et Guillaume qui rentrent dans leur ch’nord.

Nous repartons, Thierry et moi, face au vent en direction de Cladach, passer une dernière nuit dans ce refuge qui nous a enchanté lors de la première étape.
Un couple de randonneurs anglais quitte l’endroit lorsque nous débarquons, ils nous disent que 3 heures leur seront nécessaires pour rejoindre Port Askaig par le sentier côtier, en pagayant nous avons mis 1h20. Ils évoquent également la calamité que représentent les midges, ces moustiques que nous n’avons absolument pas vus, trop tôt dans la saison, sans doute !
Debout sur les rochers nous saluons Seb et Guillaume sur le ferry qui passe devant Cladach.
Crépitement du feu dans la cheminée, sifflement du vent à l’extérieur, goût du pâté hénaff sur une tranche de pain, vrai café bien chaud, il y a des moments comme ça où le bonheur paraît bien simple.

Back, bye !

Ce 8ème et dernier jour de navigation nous voit remonter le sound sous un ciel mitigé mais sans pluie. Fin d’une randonnée magnifique de 150 kilomètres.
A port Askaig, il nous reste largement le temps de nous changer, ranger le matériel, boire un verre et écrire quelques cartes postales avant d’embarquer dans le ferry qui nous ramène sur le continent. Nous reviendrons !

Santec, le 18 mai 2011
Kaloun

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